Muhammad vie du Prophète – Les enseignements spirituels et contemporains

Tariq Ramadan – Presses du châtelet – 2006 – 335 pages

Muhammad vie du Prophète - Tariq Ramadan

L’AUTEUR :

Tariq Ramadan a fait ses études à l’université de Genève (Littérature Française et Philosophie) ; il est docteur en Lettres en Islamologie-Arabe. Il a poursuivi et approfondi ses études en sciences islamiques au Caire (1992, 1993). T. Ramadan est professeur d’études islamiques contemporaines à l’université d’Oxford. Il enseigne également à la faculté de théologie d’Oxford. Il est professeur invité au Qatar (faculté d’études islamiques). Par ailleurs, il est Senior Research Fellow à l’université de Doshisha (Kyoto, Japon). Il est aussi directeur du centre de recherche sur la législation et l’Ethique islamiques (CILE) (Doha, Qatar). Il est engagé depuis plusieurs années dans le débat concernant l’Islam en Occident et dans le monde. Expert consultant dans diverses commissions attachées au Parlement de Bruxelles, il participe à divers groupes de travail internationaux se rapportant à l’Islam, à la théologie, à l’Ethique, à l’Islam politique, à l’économie, à la philosophie, aux droits de l’homme, au dialogue interreligieux et intra-communautaire et, plus largement, au développement et aux questions sociales et politiques. Il est également président de l’organisation (groupe de réflexion et d’action) European Muslim Network (EMN) à Bruxelles. Derniers livres parus en français : Islam, la réforme radicale, Ethique et Libération, Presses du Châtelet, septembre 2008 – L’autre en Nous, pour une philosophie du pluralisme, Presses du Châtelet, avril 2009 – Mon intime conviction, Presses du Châtelet, septembre 2009 – L’Islam et le réveil arabe, Presses du Châtelet, novembre 2011. Cette biographie est tirée de son site : www.tariqramadan.com. L’intellectuel étant très connu du public, ne nous attardons pas sur sa biographie et passons sans tarder à la critique de son livre.

DESCRIPTIF DE L’ŒUVRE:

Le livre « Muhammad, vie du Prophète (Les enseignements spirituels et contemporains) » est publié après l’affaire des caricatures danoises de 2006. Alors que le Prophète (SBDL) est présenté comme un terroriste luttant contre les valeurs de l’occident et voulant soumettre les gens à la « sharî‘a », Tariq Ramadan répond par la plume, avec calme et sagesse. Il présente à cet occident frappé de fièvre, un homme tolérant, aux valeurs universelles. Expliquer que Muhammad (SBDL) a été en conflit avec les tribus juives de Médine pour des raisons purement politiques et non religieuses s’avère une tâche rude. Expliquer que le Prophète (SBDL) peut être tolérant et en même temps intransigeant en cas de trahison ou de défense est alors un véritable challenge, d’autant plus que le droit de parole est essentiellement accordé par les médias aux professionnels du sophisme. Bien que le contexte de 2006 ait pressé T. Ramadan dans la rédaction de son livre, il est important de souligner que le désir de dédier un ouvrage à la vie du Prophète (SBDL) le tient depuis plusieurs années. L’affaire des caricatures vient transformer ce désir en exigence. T. Ramadan se doit de répliquer par la plume avant que son silence ne devienne coupable aux yeux de Dieu, Le Tout Miséricordieux. Il écrit non pas avec la volonté de provoquer un « clash », mais avec l’espoir de voir les hommes se « réconcilier » en s’écoutant et en se comprenant avec leurs différences, mais à partir d’un socle commun : les valeurs universelles. Cet esprit vient bousculer certains occidentaux, mais aussi certains musulmans enfermés dans le communautarisme, qui n’hésitent pas à présenter l’Islam comme une religion guerrière. Cet esprit « réconciliateur » explique pourquoi T. Ramadan souligne dans plusieurs passages de son livre les bonnes relations qu’entretenait le Prophète (SBDL) avec certains non musulmans qui l’entouraient tels qu’Abû Tâlibou ‘Abdallâh b. ‘Urayqat. L’ouvrage est sorti simultanément en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, puis en France. L’œuvre a été traduite en plusieurs langues dont l’espagnol, l’italien et le néerlandais.

C’est donc son amour pour le Prophète (SBDL) agressé par le contexte malsain de 2006 qui a incité T. Ramadan à écrire cette œuvre. Il dévoile au grand jour d’où il puise son énergie, son courage et sa sincérité. Son travail n’est donc pas semblable à celui de l’historien expert en sîra qui construit sa réflexion à partir d’une étude détaillée et d’une expérience de plusieurs années. L’auteur l’explique d’ailleurs très bien dans son introduction lorsqu’il affirme qu’il n’a pas la prétention d’apporter du nouveau dans le domaine de la sîra, ni d’avancer une quelconque interprétation originale. Une question vient alors naturellement à l’esprit : quelle est l’originalité du livre ? Je dirais : le double discours de T. Ramadan. En effet, il réussit à expliquer les valeurs de l’Islam avec une parfaite cohérence en s’adressant aussi bien aux croyants qu’aux non musulmans. On ne pourra l’accuser de dévier de la sunna, du fait que le Prophète (SBDL) lui-même s’adressait à tous puisqu’il avait été envoyé non pas aux arabes de la péninsule, mais à toute l’humanité. Sinon, pour le musulman, l’originalité du livre réside dans le fait qu’il est écrit par un intellectuel européen de confession musulmane et dans un contexte qui lui parle. Les français de confession musulmane et issus de l’immigration y trouvent donc des repères leur permettant de mieux construire le « vivre ensemble » dans un pays qui est le leur mais où ils sont parfois montrés du doigt par les politiciens et les médias. L’œuvre de T. Ramadan aura donc à mon sens plus d’impact sur le cœur du fidèle que celle écrite par Cheikh al-Bûtî par exemple, puisque ce dernier écrit son livre en Syrie, dans les années soixante-dix, dans un contexte politique précis et avec des objectifs très différents. Autrement dit :

« Enfin un livre de sîra qui me parle et qui n’est pas en décalage avec mon temps, mon contexte et ma culture ! ». Merci Tariq.

A la lecture du livre, nous remarquons que tous les faits historiques de la biographie du Prophète (SBDL) ne sont pas abordés. Ceci s’explique par le fait que l’auteur souhaite plutôt se concentrer sur les nobles caractères du Prophète (SBDL), comme son humanisme et sa générosité, et avec un double objectif : présenter aux non musulmans la réalité « spirituelle » de l’Islam et donner les clés au croyant pour qu’il puisse s’épanouir spirituellement dans une société qui ne le comprend pas. Pour atteindre ces objectifs, le professeur T. Ramadan commence par extraire de la sîra des enseignements spirituels atemporels. Ensuite, il analyse l’action menée par le Prophète (SBDL) dans son contexte historique et géographique particulier. Il met ensuite en lumière quelques principes explicitant la relation aux êtres humains, à la fraternité, à l’amour, à l’adversité, à la collectivité, à la justice, aux lois ou à la guerre. Il s’agit donc d’observer l’« action prophétique » sur la base d’enseignements spirituels pour expliquer ce qu’est l’Islam, mais aussi pour recadrer la relation du croyant au monde qui l’entoure ; un monde devenant complexe et perdant son sens. Il n’échappera pas au lecteur que l’ouvrage de T. Ramadan n’est pas un condensé d’informations historiques mais une véritable rencontre avec la meilleure des créatures (SBDL). Son livre vient éduquer des cœurs et des comportements ; comme je le soulignais précédemment, ce n’est pas l’historien qui écrit mais l’intellectuel.

L’ouvrage de T. Ramadan a aussi la particularité de s’adresser aux non musulmans souhaitant découvrir l’Islam. Cela explique pourquoi il s’écarte parfois de la sîra pour aborder des sujets plus larges et qui n’ont pas de rapport avec ses objectifs premiers. Par exemple, il commente les versets 1 à 6 de la sourate 68 en disant :

« La première lettre ‘nûn’ est une des lettres de l’alphabet arabe, et de nombreuses autres lettres introduiront ainsi certaines sourates (chapitres) du Coran, etc. » p. 55.

Il aurait peut-être été préférable d’éviter ce genre d’écart en citant et commentant certains détails historiques supplémentaires pertinents, comme le départ d’Abû Bakr pour l’Abyssinie et son retour à la Mecque sous la protection d’Ibn al-Dughunna (qui n’était pas croyant). Ces quelques « écarts » seront toutefois bénéfiques car si on y ajoute le style simple, clair et fluide de notre auteur, son expression soignée et sa plume exceptionnelle, alors cet ouvrage devient sans doute le meilleur cadeau que l’on puisse offrir à un français non musulman souhaitant découvrir l’Islam et ses valeurs. Ces quelques commentaires « supplémentaires » de l’auteur montrent aussi combien ce dernier veille à ce que son œuvre soit accessible. D’ailleurs, on remarque très vite qu’il ne veut pas encombrer l’esprit du lecteur de mots arabes complexes (noms propres et noms de tribus) et méconnus de la culture occidentale. Cela pourrait effectivement perturber et déranger le lecteur au point de le voir passer à côté de l’essentiel. Ajoutons à cela que la multiplicité des termes arabes peuvent aussi donner l’impression que l’Islam est la religion des arabes et qu’elle est comme un corps étranger s’étant écrasé en occident ; l’auteur réussit un coup de maître, à mon sens, en évitant de créer ce sentiment dans l’inconscient des lecteurs. Il réussit à orienter la concentration du lecteur vers les valeurs universelles de l’Islam sans l’ennuyer avec trop de termes arabes étrangers à la culture occidentale.

EXTRAIT :

L’extrait suivant est un enseignement tiré par T. Ramadan en rapport avec la présence de Muhammad (SBDL), avant le début de la prophétie, à la signature d’un pacte d’honneur et de chevalerie chez ‘Abdallâh b. Jad‘ân : « Bien après que la révélation aura commencé, le prophète Muhammad se remémorera les termes de ce pacte et affirmera : « J’étais présent dans la maison de ‘Abdallâh b. Jud‘ân lorsque fut conclu un pacte si excellent que je n’échangerais pas la part que j’y ai prise contre un troupeau de chameaux rouges ; et si maintenant en islam, on me demandait d’y participer, j’accepterais avec joie ». Non seulement le Prophète rappelle l’excellence des termes du pacte quant à la perversité des alliances claniques qui prévalaient à l’époque, mais il affirme que, même en étant porteur du message de l’islam – même en tant que musulman -, il en accepte la substance et n’hésiterait pas à participer à nouveau. Ces propos ont une portée particulièrement importante pour les musulmans, et on peut en extraire au moins trois enseignements majeurs. Nous avions vu que le Prophète (SBDL) avait reçu la recommandation de faire un bon usage de son passé, mais ici, la réflexion va encore plus loin : Muhammad (SBDL) reconnaît le bien-fondé d’un pacte établi avant le début de la révélation et qui stipule l’impératif engagement de celles et de ceux qui l’ont signé d’établir la justice et de s’opposer à l’oppression du pauvre et du démuni. Il s’agit ici de reconnaître que l’exposé du principe éthique transcende l’appartenance à l’Islam parce que, dans les faits, l’Islam et son message sont venus confirmer la substance d’un traité que la conscience humaine, de façon autonome, avait déjà formulé. Le second enseignement est non moins fondamental. A l’heure où le message s’élabore encore au fil des révélations et des expériences du Prophète (SBDL), celui-ci reconnaît la validité d’un pacte établi par des non-musulmans qui cherchaient la justice et le bien commun au sein de leur société. Les propos du Prophète (SBDL) sont en soi un démenti cinglant au discours que l’on a pu trouver ici et là à travers l’histoire de la pensée musulmane – et jusqu’à aujourd’hui – et qui affirme que la validité éthique d’un engagement pour les musulmans ne peut exister que si celui-ci est de nature strictement islamique ou / et qu’il est établi entre musulmans. Or le Prophète (SBDL) dit clairement reconnaître le bien-fondé du principe de justice et de défense de l’opprimé que stipulait un pacte de l’ère antéislamique. »

MON AVIS :


3,5 / 5 conseillé à la lecture

Nos critiques Littéraires